On ne devient pas forte. On devient lucide.
On me l’a souvent dit.
« Tu es forte. »
Ce qu’on ne voit pas, c’est que certaines forces ne sont pas des qualités. Ce sont des mécanismes de survie. Il y a des enfances où l’on comprend très tôt que la fragilité est dangereuse. Où l’on apprend à lire les humeurs avant même de savoir lire les livres. Où l’on développe un radar émotionnel si précis qu’il en devient presque animal.
Observer. Anticiper. Ne pas provoquer. Ne pas attirer l’orage.
Dans certains foyers, la force n’est pas un choix. C’est une adaptation. On devient silencieuse quand il faut. Charmante quand il faut. Invisible quand il faut.
On apprend à ne pas pleurer trop fort. À ne pas demander trop. À ne pas exister de manière encombrante. Alors oui, plus tard, on nous trouve fortes. On ne voit pas que cette force a été fabriquée dans la tension. Qu’elle est née d’un besoin de sécurité, pas d’un désir de puissance.
Et quand on a grandi ainsi, on confond longtemps l’amour avec la vigilance. On croit que surveiller, comprendre, s’ajuster, c’est aimer. On croit que supporter, supporter trop, est une preuve de maturité.
Il faut du temps pour comprendre que survivre n’est pas vivre.
« Tu es forte. »
Comme si c’était un compliment. Comme si c’était une qualité que l’on gagne à la loyale, après avoir encaissé suffisamment de coups. Longtemps, j’ai cru que c’était ça, devenir une femme : apprendre à serrer les dents sans faire de bruit.
Ne pas déranger. Ne pas trembler. Ne pas trop montrer que ça fait mal.
On appelle ça la force. Mais la vérité est moins glorieuse. On ne devient pas forte. On devient lucide.
Lucide sur les silences qui précèdent les départs. Lucide sur les promesses trop belles. Lucide sur les regards qui désirent sans jamais protéger. Lucide sur les mots qui séduisent mais ne construisent rien.
La lucidité ne rend pas invincible. Elle rend précise. C’est autre chose.
La force, c’est un bloc. La lucidité, c’est une lame. Elle coupe les illusions.
Elle tranche les scénarios romantiques qu’on s’était racontés. Elle dissèque nos propres compromissions. Parce que oui, la lucidité ne concerne pas que les autres. Elle oblige à se regarder soi-même.
Pourquoi ai-je accepté cela ? Pourquoi ai-je attendu ? Pourquoi ai-je cru qu’aimer suffisait ?
À un moment, le regard change. On ne cherche plus à être rassurée. On observe. On écoute les dissonances. On sent les micro-hésitations. On perçoit l’écart entre les paroles et les actes.
Et le corps sait avant la tête. Le ventre se serre. La peau se tend. Le désir lui-même devient un indicateur. La lucidité est sensuelle, d’une certaine manière. Elle passe par les sensations. Ce n’est pas un concept abstrait. C’est une chaleur froide dans la poitrine. Un instinct qui ne veut plus être nié.
On m’a « appris » à être forte. À comprendre. Vite. À pardonner. À faire preuve de maturité.
On ne m’a pas appris à me retirer. On ne m’a pas appris que partir pouvait être un acte de souveraineté. Alors j’ai appris seule. À ne plus confondre intensité et profondeur. À ne plus confondre désir et sécurité. À ne plus confondre promesse et engagement.
La lucidité ne rend pas amère. Elle rend libre. Elle permet de dire non sans trembler. De regarder quelqu’un dans les yeux sans chercher validation. D’assumer son âge, ses choix passés, ses erreurs, ses excès, ses élans.
Je ne suis pas forte. Je suis consciente. Consciente de ce que je veux. Consciente de ce que je ne tolérerai plus. Consciente que le feu peut brûler ou éclairer.
Et je choisis désormais la lumière. En pleine conscience.
À très bientôt,
Votre Sam 🖋️
Photo de Fleur Kaan sur Unsplash