Je n’aime pas être pressée d’aller bien.
Il y a quelque chose d’assez fatigant dans notre époque : cette manière qu’elle a de vouloir accélérer tous les processus humains. Il faut comprendre vite. Réagir vite. Pardonner vite. Rebondir vite. Retrouver son énergie vite. Se remettre vite. Aller mieux vite. Comme si la douleur, le doute, la fatigue ou simplement le flottement devaient toujours avoir la décence de ne pas trop traîner dans le passage. Et je crois que c’est une des choses qui me pèsent le plus.
Pas seulement le mal-être quand il existe, ou les périodes plus fragiles, plus lentes, plus confuses. Mais le fait qu’il semble toujours y avoir, autour ou au-dessus, une petite pression invisible pour “en sortir” rapidement. Pour redevenir fonctionnelle, claire, en forme, rassurante. Pour retrouver une version de soi plus lisse, plus présentable, plus facile à lire pour les autres, et parfois même pour soi.
Or moi, je n’aime pas être pressée d’aller bien. Je n’aime pas qu’on me donne l’impression qu’il faudrait déjà avoir digéré ce que je suis encore en train de comprendre. Je n’aime pas cette idée qu’une émotion, positive ou, dans la majorité des cas, négative, devrait respecter un calendrier élégant. Qu’un changement intérieur devrait être propre, rapide, efficace. Comme un colissimo de la psyché.
Il y a des choses qui demandent du temps. C’est tout. Du vrai temps, pas du temps “symbolique”, pas trois jours avec une playlist inspirante et une tisane. Du temps où l’on ne sait pas encore très bien ce qu’on ressent. Du temps où l’on avance sans grande clarté. Du temps où l’on n’est pas au fond du gouffre, mais pas exactement radieuse non plus. Du temps où l’intérieur continue de travailler pendant que, de l’extérieur, il ne se passe presque rien de spectaculaire. Et je trouve qu’on laisse de moins en moins ce temps exister.
On préfère les récits nets. Les guérisons lisibles. Les trajectoires propres. On aime les gens quand ils ont déjà traversé, déjà compris, déjà transformé leur désordre en récit maîtrisé. Beaucoup moins quand ils sont encore dans l’entre-deux, quand ils hésitent, quand ils ont besoin d’un rythme moins héroïque, moins rentable, moins satisfaisant narrativement. Pourtant, c’est souvent là que les choses sont les plus vraies.
Dans les moments où l’on ne sait pas encore mettre de jolies phrases sur ce qu’on vit. Dans les périodes où l’on a juste besoin d’un peu d’espace, d’un peu de silence, d’un peu de lenteur. Pas pour s’enfoncer. Pas pour s’écouter souffrir comme une héroïne tuberculeuse au XIXe siècle. Juste pour laisser les choses prendre leur forme réelle au lieu de les forcer à entrer trop vite dans une case rassurante.
Je crois que j’ai besoin de ça : de ne pas être bousculée dans mes propres transitions. J’ai besoin de temps pour m’adapter aux changements, même quand ils sont bons. J’ai besoin de digérer les déplacements intérieurs. J’ai besoin de me familiariser avec une nouvelle réalité avant de faire comme si elle m’allait naturellement. Et cela vaut aussi pour le fait d’aller mieux. Je n’ai pas envie qu’on me pousse, même gentiment, même avec de bonnes intentions, vers une version plus rapide, plus présentable, plus efficace de moi-même.
Je préfère les améliorations lentes aux guérisons de vitrine. Je préfère les reprises sincères aux rebonds obligatoires. Parce que j’ai tenté de suivre, et j’ai fini par m’écrouler mentalement.
Il y a quelque chose d’un peu violent, parfois, dans cette injonction à aller bien. Même quand elle prend des airs tendres. Même quand elle se déguise en encouragement. À force de vouloir remettre trop vite quelqu’un du côté de la lumière, on lui laisse parfois entendre que sa zone de brouillard est déjà de trop. Qu’elle dure trop. Qu’elle encombre. Qu’elle devrait être derrière lui maintenant.
Et non. Parfois, on n’est pas prête, parfois, on n’a pas fini de comprendre. On n’a même pas encore les mots. On va mieux par millimètres, ce qui est déjà énorme. Je trouve qu’il y a beaucoup de dignité dans cette lenteur-là. Beaucoup plus qu’on ne le croit. Et je crois que cette lenteur là est nécessaire pour vraiment faire le travail nécessaire, sur soi, sur ses émotions, et refermer un chapitre.
Aller bien, quand cela arrive, n’est pas toujours une grande bascule claire. Ce n’est pas forcément ce moment glorieux où l’on ouvre les fenêtres en souriant pendant qu’une musique de film vient récompenser notre évolution intérieure. Très souvent, cela ressemble à quelque chose de plus discret. Un peu moins de poids dans la poitrine. Un peu plus de place dans la tête. Une journée un peu plus habitable que la précédente. Une pensée moins brutale. Un retour très lent à soi.
Et j’aimerais qu’on respecte davantage cette échelle-là. J’aimerais qu’on cesse de parler du mieux-être comme d’un objectif de performance. J’aimerais qu’on laisse aux gens le droit de ne pas rebondir avec grâce. Le droit d’être en train de traverser quelque chose sans devoir déjà en faire une leçon inspirante. Le droit de ne pas transformer immédiatement leur fragilité en force brillante, parfaitement montée, avec introduction, conclusion et lumière flatteuse.
Il y a des saisons où l’on n’a pas besoin d’être exemplaire. On a juste besoin de temps. Et ce temps n’est pas du temps perdu. C’est même l’inverse : c’est le temps réel. Le temps profond. Celui dans lequel les choses cessent d’être seulement réactives pour devenir comprises. Celui dans lequel on ne plaque pas trop vite une solution sur un malaise encore vivant. Celui dans lequel on laisse les émotions, les pensées, les déplacements intérieurs faire leur travail souterrain.
Je sais bien que la lenteur fait peur. Elle donne l’impression qu’on stagne. Qu’on n’avance pas assez. Qu’on risque de rester coincée. Et la maxime le dit bien : quand on cesse d’avancer, on recule. Mais ce n’est pas toujours vrai. Parfois, la lenteur n’est pas une résistance au mouvement. Parfois, elle est la seule manière honnête de le vivre. Tout le monde n’a pas le même rythme pour revenir à soi. Tout le monde n’a pas la même vitesse d’adaptation. Tout le monde n’a pas besoin de la même chose.
Et personnellement, je supporte mal qu’on traite l’âme comme un dossier urgent à clôturer avant vendredi. Je n’aime pas être pressée d’aller bien. J’aime qu’on me laisse mon pas. J’aime qu’on me laisse mon temps de digestion intérieure. J’aime qu’on ne confonde pas lenteur et mauvaise volonté. J’aime l’idée qu’on puisse se remettre sans se précipiter. Qu’on puisse guérir sans se forcer. Qu’on puisse reprendre forme sans être sommée de le faire élégamment.
Après tout, certaines choses ne se réparent pas à coups d’efficacité. Certaines choses demandent de la patience, du silence, des détours et un peu de douceur aussi.
Et peut-être que respecter son propre rythme, même s’il déplaît à l’époque, est déjà une manière très sérieuse d’aller mieux.
À très bientôt,
Votre Sam 🖋️
Photo de Gaelle Marcel sur Unsplash