La vie que je vis quand je ne dis rien.
Je l’ai déjà dit, je suis une maniaque des carnets, des journaux. Mais qu’est-ce que j’écris dedans ?
Il y a d’abord la vie visible, celle qu’on raconte : les rendez-vous, les courses, les repas, les mots échangés pour remplir les heures.
Et puis, surtout, il y a l’autre : celle qui se déroule sans bruit, à l’intérieur, comme un film qu’on regarde seul. C’est là que tout se passe vraiment.
Pendant que le corps s’affaire, l’esprit vagabonde ailleurs : dans une phrase qu’on n’a pas dite, dans un souvenir qui insiste, dans un monde inventé pour tenir debout, dans des plans flous qui s’échafaudent, ou s’écroulent.
La vie extérieure avance à pas comptés ; la vie intérieure, elle, court sans fatigue, saute d’un rêve à l’autre, refait le passé, imagine l’avenir, parfois les deux en même temps.
Il existe mille façons d’exister sans bouger. Une pensée peut tenir lieu de voyage, un souvenir d’étreinte, une peur d’avenir.
Dans ce théâtre invisible, on parle avec les absents, les disparus, on rejoue les scènes mal terminées, on demande pardon à voix basse, on déclare les grands sentiments qui n’ont pas leur place ailleurs.
Personne ne le voit, mais tout cela arrive bel et bien. On pourrait croire que ce monde-là nous éloigne du réel. Daydream, rêverie de jour, serait le nom que les anglais lui donneraient.
Mais c’est souvent l’inverse : il nous relie à ce qu’on ne sait pas dire, il nous garde vivants dans les moments d’immobilité. C’est la part secrète, celle qui continue de respirer quand tout le reste se fige.
Il y a la vie que les autres perçoivent, linéaire, mesurable, transparente, indécente presque. Et celle qu’on vit en silence, à l’intérieur des phrases qu’on ne prononce pas.
C’est peut-être là que nous sommes les plus vrais : dans ces instants où rien ne se passe, mais où tout s’éclaire. La vie que l’on vit quand on ne dit rien, ce n’est pas une fuite, c’est une chambre intérieure où l’on se retrouve enfin seul avec soi-même, un espace de lenteur, d’écoute, d’imagination.
Un lieu où le monde continue, différemment, avec d’autres voix, d’autres couleurs, d’autres possibles.
Et quand on revient au jour, au bruit, à la parole, il reste toujours quelque chose de cette clarté souterraine : un calme étrange, un regard plus clair, une douceur nouvelle.
Comme si le silence avait parlé à notre place.
À très bientôt,
Votre Sam 🖋️
Photo de Thomas Goh sur Unsplash