Quand les émotions en ligne vont trop vite.
J’évolue depuis longtemps au cœur de communautés de joueurs en ligne. Des espaces numériques où l’on parle beaucoup, où l’on rit vite, où l’on se confie tôt. Peut-être trop tôt. Des espaces où tout semble plus intense, et où, paradoxalement, tout peut devenir flou.
Ce que j’y ai appris n’a rien de spectaculaire. Mais c’est profondément instructif.
Dans le cyberspace, les émotions accélèrent. Elles n’ont pas le temps de se déposer. Les échanges sont constants, immédiats, souvent nocturnes. On se parle tous les jours, parfois toute la journée. On partage avant même de savoir pourquoi.
Très vite, une proximité se crée, une impression de connaissance profonde. On croit voir clair parce que l’autre écrit bien, répond vite, semble attentif. On confond intensité et intimité. C’est là que la distance commence à se dissoudre.
Dans une communauté en ligne, on ne voit pas les silences. On ne perçoit pas les hésitations. On ne sent pas les contradictions du corps. On projette. Beaucoup. Et plus on projette, plus on s’attache à une version partielle de l’autre, souvent idéalisée.
Les sentiments peuvent évoluer à une vitesse irréelle. Trop vite pour être interrogés. Trop vite pour être nuancés. Les filtres habituels tombent. Et ce mécanisme n’est pas forcément malveillant.
La manipulation, dans ces espaces, est rarement frontale. Elle est diffuse. Progressive. Elle passe par l’attention, la disponibilité, le sentiment d’être “choisi”. On se sent vu. Alors qu’en réalité, on est surtout présent.
J’ai souvent vu des frontières se brouiller. Des rôles se confondre. Des émotions prendre le pas sur le discernement. Des personnes perdre le recul nécessaire pour se protéger. Parce que malheureusement, tout le monde n’est pas honnête. Beaucoup jouent un rôle, cachés derrière leur écran.
Quand on est immergé dans une communauté, surtout quand on la gère, le danger est double. Il faut être proche sans être confondu. Disponible sans être aspiré. À l’écoute sans devenir poreux.
Le problème n’est pas l’émotion. Le problème, c’est l’absence de distance. Le numérique crée une illusion de maîtrise. On croit contrôler parce qu’on peut se déconnecter.
Mais quand l’affect est engagé, la sortie devient plus complexe. Parce que l’émotion, elle, ne connaît pas le bouton “off”.
Avec le recul, je crois que la lucidité est une discipline. Elle demande de ralentir volontairement. De questionner ce qui va trop vite. De remettre du silence là où tout déborde.
Dans les espaces numériques, comme ailleurs, ce n’est pas l’intensité qui fait la vérité d’un lien. C’est sa capacité à supporter le temps, la contradiction, la distance. Tout le reste est un vertige.
Parfois grisant, certes. Mais aussi, souvent coûteux.
À très bientôt,
Votre Sam 🖋️
Photo de engin akyurt sur Unsplash