Quand le premier jet quitte le brouillard
Il existe un moment fascinant dans l’écriture d’un roman : celui où le texte cesse d’être une présence intérieure. Pendant des mois, il a vécu dans un fichier ouvert tous les matins, dans des notes griffonnées trop vite, dans des scènes encore floues, dans des dialogues qui arrivent au mauvais moment généralement sous la douche, ou quand on essaie vaguement d’avoir une vie normale. Il a été une obsession, une inquiétude, une promesse. Quelque chose d’à la fois très concret et complètement invisible.
Et puis un jour, le premier jet est terminé, et tout change.
Pas parce que le roman est fini loin de là. Mais parce qu’il existe enfin sous une forme entière, physique. Bancale, imparfaite, parfois trop bavarde, parfois trop rapide, parfois étonnamment juste à des endroits où l’on ne s’y attendait pas. Il existe. Il a un début, un milieu, une fin. Il ne flotte plus quelque part dans la brume. Il est là.
Et maintenant, il va falloir le regarder en face.
J’aime beaucoup cette étape, même si elle a quelque chose d’un peu brutal. Il y a une joie presque enfantine à imprimer un premier jet. À voir toutes ces pages sortir, les unes après les autres.
Et puis il y a les marqueurs. Les fameux marqueurs. Ceux qui entourent, soulignent, condamnent, sauvent parfois une phrase in extremis. Ceux qui disent : ici, ça fonctionne. Ici, tu triches. Ici, tu expliques trop. Ici, tu n’es pas allée assez loin. Ici, au contraire, il y a quelque chose. Creuse.
L’édition commence toujours comme une sorte de négociation avec soi-même. Une part de moi aimerait protéger le texte, parce qu’il a demandé du temps, de l’énergie, de la discipline, et parfois beaucoup plus que cela. Une autre sait très bien que le protéger trop tôt serait la pire chose à lui faire.Il a besoin qu’on l’écoute, qu’on le comprenne, oui, mais aussi qu’on ait le courage de lui retirer tout ce qui l’alourdit.
C’est un travail très différent de l’écriture du premier jet.
C’est pour cela aussi que j’aime imprimer. Lire sur papier n’a pas du tout le même effet que relire à l’écran. À l’écran, on corrige. Sur papier, on voit. On voit la masse. Le rythme. Les répétitions. Les respirations. Les tunnels. Les trous. Les petites faiblesses qui se cachaient très bien dans le confort lumineux du traitement de texte. Le roman imprimé ne ment pas beaucoup. C’est agaçant, mais utile.
Je parlerai plus en détail de cette étape dans mon Journal d’écriture sur Patreon, parce que c’est justement l’endroit où je peux ouvrir davantage les coulisses : les doutes, les décisions, les surprises du manuscrit, les petites catastrophes techniques et les grands moments de “ah, voilà, c’était donc ça que j’essayais d’écrire depuis trois mois”.
Ici, j’avais surtout envie de garder une trace de ce moment précis. Celui où le premier jet n’est plus une promesse. Pas encore un roman terminé. Mais déjà quelque chose.
Une forme encore imparfaite, encore indisciplinée, encore traversée de brouillard, mais debout.
Et c’est peut-être cela, finalement, la première vraie victoire d’un livre : arriver au point où il peut enfin nous résister. Un premier jet, ce n’est pas un roman raté. C’est un roman qui vient de naître décoiffé, couvert de boue, avec les yeux grands ouverts.
Et maintenant, il faut l’aider à tenir debout.
À très vite !
À très bientôt,
Votre Sam 🖋️
Photo de Majid Abparvarsur Unsplash