Et si je laissais le prochain roman me désobéir ?

J’ai toujours aimé savoir où j’allais, dans la mesure du possible. Enfin, dans l’écriture. Dans la vie, c’est une affirmation beaucoup plus ambitieuse.

Mais dans mes romans, oui, j’aime avoir une structure. Un plan. Des chapitres. Des arcs. Une direction. J’aime savoir où commence l’histoire, où elle se brise, où elle ment, où elle révèle enfin ses dents. J’aime préparer le terrain, placer les tensions, comprendre ce que chaque personnage croit vouloir, ce qu’il veut vraiment, et ce qu’il va devoir perdre pour le découvrir.

Bref : j’aime les outlines. Peut-être même un peu trop.

Il y a quelque chose de rassurant dans un plan. Quelque chose qui dit : tu peux avancer, la route existe déjà. Même si elle est longue, même si elle sera modifiée, même si certains virages n’apparaîtront qu’en chemin, tu n’es pas complètement dans le noir. Tu as une carte. Une boussole. Quelques panneaux indicateurs. Un sandwich dans le sac, idéalement. 🥪

Écrire avec un plan me permet de travailler avec régularité. De ne pas dépendre uniquement de l’inspiration, cette petite diva capricieuse qui arrive parfois en retard, parfois maquillée comme pour un enterrement, et parfois pas du tout. Le plan permet de s’asseoir et d’écrire même quand on ne se sent pas particulièrement touché par la grâce (dans la majorité des cas). Il transforme l’écriture en travail. Et j’aime cela.

Mais voilà.

En terminant mon dernier premier jet, encore une fois, la fin a bifurqué. Pas une petite bifurcation décorative. Pas le genre de changement qu’on note dans la marge avec un vague “à ajuster plus tard”. Non. Une vraie déviation. Une porte s’est ouverte là où je n’en avais pas prévu. Le roman a pris une direction qui n’était pas exactement sur la carte, et au lieu de le ramener fermement sur la route comme une enfant trop curieuse, j’ai décidé de le suivre.

Et j’ai aimé ça. C’est peut-être le plus dangereux. Parce que maintenant, une petite idée s’est installée quelque part dans un coin de ma tête. Une idée suspecte. Souriante. Très probablement mal intentionnée. 😈

Et si, pour le prochain roman, je n’écrivais pas d’outline ? 🫪 Rien que de l’écrire, j’ai l’impression d’avoir ouvert une fenêtre en plein hiver. Il y a un courant d’air.

Parce que ce serait une nouveauté pour moi. Une vraie. Pas forcément une conversion définitive, parce que je me méfie des grandes déclarations du type “à partir de maintenant, je vais tout faire autrement”. Généralement, elles tiennent environ trois jours, puis on retrouve ses vieilles habitudes en train de boire un café dans la cuisine. Mais une expérience, oui.

Essayer d’écrire un roman sans plan détaillé. Partir d’une situation, d’une atmosphère, peut-être d’un personnage. Avancer scène après scène. Voir ce qui remonte. Voir ce qui insiste. Voir quels secrets le texte garde pour lui avant de consentir à les lâcher.

C’est à la fois excitant et légèrement terrifiant. Mais peut-être que tout n’a pas besoin d’être protégé.

Peut-être que certaines histoires demandent un peu plus de nuit. Celle qui ne consiste pas à tout prévoir, mais à reconnaître ce qui compte quand cela apparaît. À sentir qu’une scène ouvre quelque chose. Qu’un personnage ment plus profondément que prévu. Qu’un détail est en train de devenir un motif. Qu’une phrase, soudain, contient peut-être le cœur du livre.

Écrire sans outline ne veut pas forcément dire écrire n’importe comment. Ce n’est pas abandonner le métier sur le bord de la route avec un petit mot d’excuse. Ce n’est pas confondre liberté et chaos. C’est peut-être simplement déplacer la confiance. Au lieu de faire confiance au plan, faire confiance à l’expérience. Au fait d’avoir déjà écrit. Déjà construit. Déjà terminé. Déjà repris. Déjà compris, parfois dans la douleur, qu’un roman ne se révèle jamais entièrement avant d’être écrit.

Et cette idée-là me plaît. Elle me fait peur, donc elle me plaît.

Il y a souvent quelque chose à suivre dans les peurs créatives. Pas toutes, évidemment. Certaines sont juste là pour nous faire perdre du temps et vérifier douze fois la même virgule. Mais d’autres signalent un territoire encore inexploré. Elles disent : par ici, tu ne sais pas exactement ce que tu fais. C’est peut-être intéressant.

Je ne sais pas encore si je tiendrai vraiment jusqu’au bout sans outline. Il est tout à fait possible que, prise d’une crise de lucidité au chapitre quatre, je me retrouve à ouvrir un document intitulé “plan provisoire absolument pas un outline mais quand même un peu”. Je me connais. Mes instincts de structure ne vont pas disparaître parce que j’ai décidé de porter une cape plus aventureuse. 🦸🏻

Mais l’idée n’est pas forcément de m’interdire quoi que ce soit. L’idée serait plutôt de commencer autrement. De laisser le prochain roman respirer avant de le cadrer. De ne pas lui mettre trop vite un collier, une laisse, une destination GPS et une petite gamelle avec son prénom dessus.

Peut-être que je découvrirai que j’ai besoin d’un plan après tout. Peut-être que j’écrirai vingt pages magnifiques et inutilisables. Peut-être que je me perdrai. Peut-être aussi que quelque chose d’un peu plus sauvage sortira de cette méthode. Quelque chose de moins contrôlé, de plus instinctif, de plus trouble. Et pour un thriller psychologique, avouons-le, ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle.

Je parlerai sans doute de cette expérimentation plus en détail dans mon Journal d’écriture sur Patreon, surtout si je décide vraiment de tenter l’aventure. Et si le prochain roman avait besoin que je le laisse me désobéir ?

C’est une idée étrange, presque inconfortable. Mais plus j’y pense, plus elle me semble fertile. Parce qu’après tout, les histoires les plus vivantes ne sont pas toujours celles qui marchent sagement là où on leur a dit d’aller. Parfois, elles s’échappent, elles nous entraînent, elles savent avant nous quel monstre attend derrière la porte.

Et peut-être que le vrai travail, à ce moment-là, ce n’est pas de refermer la porte mais d’oser entrer.

À très bientôt, 

Votre Sam 🖋️

Photo de Jamie Haughtonsur Unsplash