Les piliers invisibles

Je suis le genre de personne qui a besoin de routines pour fonctionner.

Pas au sens militaire du terme. Je ne parle pas d’une vie réglée au millimètre, avec tableau Excel de l’âme et sifflet à chaque changement d’activité. Mais j’ai besoin de repères. De points fixes. De petites structures discrètes qui rendent le reste possible.

J’ai longtemps eu l’impression que ce n’était pas très glorieux à admettre. Comme si avoir besoin de routines disait quelque chose d’un peu terne, d’un peu rigide, d’un peu moins spontané que les autres. Comme si la vraie vie devait être une sorte de danse légère avec l’imprévu, et qu’il fallait savoir tout accueillir avec grâce, souplesse et sourire inspiré.

Bon. Très bien pour les gens qui vivent ainsi. Moi, pas tellement…

J’aime le changement quand j’ai le temps de le préparer. Quand je peux m’y habituer un peu à l’avance. Le regarder arriver. L’apprivoiser du coin de l’œil. Lui faire une place, presque. En revanche, le changement brutal, le changement qui s’impose sans prévenir, le changement qui te dit “surprise” en renversant la table… non. Très peu pour moi.

J’ai besoin d’un sas.

De temps pour déplacer les meubles à l’intérieur. Pour comprendre où je vais poser mes appuis. Pour ne pas avoir cette sensation désagréable d’être arrachée à mon propre rythme.

Et plus j’avance, plus je me dis qu’il n’y a rien de honteux là-dedans. Parce qu’en réalité, ce qui me permet de tenir, de travailler, de créer, de ne pas me dissoudre dans le bruit du monde, ce sont souvent des choses minuscules. Des habitudes. Des gestes répétés. Une façon de commencer la journée. Certains rituels. Des enchaînements presque invisibles. Rien de spectaculaire. Rien qui mérite une musique épique en fond.

Mais sans eux, tout devient plus compliqué.

Je crois qu’on sous-estime beaucoup la puissance des routines, parce qu’on les associe trop souvent à l’ennui. Au manque de fantaisie. À quelque chose de gris. Alors qu’en réalité, une routine peut être une forme de soutien. Une charpente légère. Une manière de dire à son esprit : tu peux te poser ici, c’est connu, c’est stable, tu n’as pas besoin de tout réinventer aujourd’hui.

Et franchement, dans certaines périodes, c’est précieux.

J’ai besoin de savoir à peu près où je vais. Pas dans le grand sens existentiel du terme, encore que, parfois, ce serait pratique aussi, mais au moins dans le quotidien. J’ai besoin de sentir qu’il existe des choses fiables. Des gestes qui reviennent. Des moments identifiables. Une certaine logique. Pas pour enfermer la vie. Juste pour lui donner une forme « habitable ».

C’est peut-être ça, au fond : les routines rendent la vie habitable. Elles ne l’aplatissent pas forcément. Elles ne l’appauvrissent pas. Elles lui donnent des contours. Elles évitent que tout devienne flou en même temps. Elles laissent de la place à l’imprévu, oui, mais pas à l’invasion.

Parce que l’imprévu, par petites touches, je peux très bien. Ce qui m’épuise, c’est le grand bouleversement non préparé, et surtout, le chaos. Le moment où il faut s’adapter vite, comprendre vite, réagir vite, être flexible vite. Comme si tout le monde avait signé un pacte secret avec la brutalité du mouvement et que moi j’étais arrivée après la distribution des consignes.

Je n’aime pas qu’on me jette dans une nouvelle eau en me disant que j’apprendrai à nager sur le trajet. Moi, j’aime regarder la rive avant. Et je pense qu’il y a beaucoup de gens comme ça, en réalité, même si on nous vend souvent une image très flatteuse de l’être humain ultra adaptable, ultra spontané, capable de se réinventer à toute vitesse. Tant mieux pour lui. Personnellement, je préfère les métamorphoses lentes. Les ajustements progressifs. Les changements qui ont la politesse de frapper avant d’entrer.

Il m’a fallu du temps pour comprendre que ce besoin de préparation n’était pas une faiblesse. Ce n’est pas que je refuse le mouvement. C’est que j’ai besoin de pouvoir le digérer. Le traduire. Le rendre vivable. Le changement, chez moi, a besoin d’une antichambre. Et mes routines font partie de cette antichambre.

Elles ne sont pas là pour m’empêcher de vivre. Elles sont là pour me permettre de vivre sans m’éparpiller. Elles sont mes piliers invisibles. Des choses modestes, parfois presque ridicules vues de l’extérieur, mais qui, à l’intérieur, soutiennent énormément.

On parle souvent de force comme de quelque chose de visible. Quelque chose qui impressionne. Alors qu’en réalité, la force ressemble souvent à des choses beaucoup plus simples : refaire certains gestes, garder certains rythmes, préserver quelques repères quand tout le reste menace de bouger trop vite.

Tenir, parfois, ce n’est pas faire preuve d’un courage flamboyant. C’est juste continuer à s’appuyer sur ce qui fonctionne.

Et je trouve ça presque réconfortant. Il y a quelque chose de doux dans le fait d’accepter qu’on n’a pas besoin d’être entièrement fluide, entièrement disponible, entièrement ouverte à tous les vents pour être vivante. On peut aimer la stabilité. On peut avoir besoin de temps. On peut préférer les transitions préparées aux secousses imposées. On peut construire sa vie avec quelques rituels comme balises, sans avoir à s’en excuser comme si c’était une manie un peu honteuse.

Au contraire, même.

Je crois qu’il y a une vraie intelligence dans le fait de connaître ses appuis. De savoir ce qui aide, ce qui apaise, ce qui structure. De ne pas mépriser ce qui nous fait du bien sous prétexte que ce n’est pas spectaculaire.

Après tout, une vie ne tient pas seulement grâce aux grandes décisions. Elle tient aussi grâce à des choses beaucoup plus discrètes. Une manière de commencer la journée. Un rythme de travail. Un besoin d’ordre. (okay, un GRAND besoin dans mon cas) Une fidélité à certaines habitudes. Quelques piliers silencieux qui empêchent l’intérieur de tanguer trop fort.

Et quand on est comme moi, quelqu’un qui a besoin de repères pour bien fonctionner, ces piliers-là ne sont pas accessoires. Ils sont essentiels.

À très bientôt, 

Votre Sam 🖋️

Photo de Kelly Sikkema sur Unsplash