Tout ce qui tremble ne veut pas forcément tomber

Il y a des périodes où l’on se sent moins solide, sans pouvoir dire exactement pourquoi.

Rien n’a forcément explosé. Il n’y a pas eu de drame spectaculaire, pas de grand fracas, pas de scène finale avec rideau noir et musique tragique. Et pourtant, quelque chose vacille. L’élan est moins franc. Les certitudes ont pris un peu d’eau. On avance, oui, mais avec cette étrange impression de marcher sur un sol qui ne répond plus tout à fait de la même manière sous nos pas.

Je crois que ce qui rend ces périodes si inconfortables, ce n’est pas seulement le trouble lui-même. C’est la peur immédiate que nous avons de lui donner un nom trop grave.

Dès que quelque chose tremble en nous, nous imaginons souvent le pire. Nous nous demandons si nous sommes en train de perdre pied, de régresser, de nous disperser, de gâcher ce que nous avions construit avec tant de peine. Comme si le vacillement ne pouvait être qu’un signe de chute. Comme si l’instabilité annonçait forcément la ruine.

Mais ce n’est pas toujours vrai.

Un arbre peut trembler dans le vent sans être forcément sur le point de s’abattre. Une voix tremble parfois parce qu’elle porte quelque chose de trop vivant pour rester parfaitement lisse. Une existence tremble aussi, parfois, quand elle est en train de quitter une ancienne forme sans avoir encore trouvé la suivante.

C’est peut-être cela, le plus difficile : accepter les zones de transition quand elles ne ressemblent à rien de noble. Quand elles ne viennent ni avec une grande révélation, ni avec une direction claire, ni avec ce récit parfaitement propre qu’on pourrait servir ensuite en disant : voilà, c’était une mue.

Sur le moment, une mue ressemble rarement à une mue. Elle ressemble plutôt à du flottement. À une fatigue qu’on ne comprend pas très bien. À une sensibilité plus vive. À une impatience nouvelle face à ce qu’on tolérait encore hier. À un décalage. À une peau intérieure qui devient soudain trop étroite, sans qu’on sache encore ce qui cherche à naître dessous.

Et nous sommes assez mauvais, collectivement, avec ce genre d’état.

Nous aimons les diagnostics rapides, les catégories nettes, les phrases qui ferment les portes. Soit ça va, soit ça ne va pas. Soit on tient debout, soit on s’écroule. Soit on avance, soit on recule. Nous avons très peu de patience pour ce qui hésite, pour ce qui se cherche, pour ce qui ne sait pas encore sous quelle forme il survivra. Et je suis la première à tout faire pour sortir de ce genre de phase. 

Il faut dire aussi que notre époque adore les récits de renaissance, mais beaucoup moins les récits de brouillard.

On aime les avant/après. Les grandes remontées. Les transformations spectaculaires. Les versions lustrées de la douleur, déjà transformées en leçon présentable. On aime moins les périodes intermédiaires. Les jours confus. Les saisons intérieures qui ne produisent encore rien d’autre qu’un léger déséquilibre. Pourtant, c’est souvent là que quelque chose travaille vraiment. Pas dans le spectaculaire, pas dans le slogan. Dans ce tremblement discret que personne ne remarque, mais qui déplace peu à peu toute l’architecture intérieure.

Je me demande parfois si nous ne confondons pas trop souvent la stabilité avec la santé.

Comme si être parfaitement constante, parfaitement sûre, parfaitement droite, devait être la preuve que tout va bien. Mais une stabilité absolue n’est pas toujours un idéal. Elle peut aussi être une manière de ne plus bouger, de ne plus sentir, de ne plus risquer grand-chose. Ce qui est vivant réagit, ploie parfois et n’a pas toujours la grâce de rester impeccable.

Il y a des jours où tenir ne ressemble pas à une victoire éclatante. Cela ressemble juste à une présence un peu fragile, à une tâche accomplie malgré la brume, à quelques lignes écrites avec difficulté, une conversation qu’on a eu le courage d’ouvrir, une fatigue qu’on n’a pas niée, ou un pas minuscule, mais réel.

Et peut-être que cela suffit.

Peut-être qu’il faudrait apprendre à regarder autrement ces moments où l’on se sent moins assuré. Ne pas y voir tout de suite un effondrement. Ne pas sortir les grandes sirènes intérieures pour le moindre déplacement de terrain. Accepter que certaines secousses soient simplement le prix du mouvement.

Il y a des choses en nous qui vacillent non parce qu’elles meurent, mais parce qu’elles refusent de continuer sous une forme devenue trop étroite. Des fidélités anciennes qui commencent à se fissurer. Des manières de vivre, de penser, de créer, d’aimer, qui ne tiennent plus aussi naturellement qu’avant. Cela peut être troublant, bien sûr. Cela peut même être triste. Mais ce n’est pas nécessairement une catastrophe. C’est parfois une vérité qui cherche une nouvelle posture.

Je crois qu’il y a une forme de douceur à retrouver là-dedans.

Pas une douceur naïve. Pas le vieux sucre tiède des phrases qui veulent absolument embellir tout ce qui fait mal. Une douceur plus lucide : celle qui consiste à ne pas se condamner trop vite quand on traverse une période de vacillement. À ne pas exiger de soi une solidité de statue quand on est, en réalité, un être humain traversé par les saisons, les pertes, les remaniements silencieux.

Nous ne sommes pas faits de marbre. Heureusement.

Nous sommes faits de chair, de mémoire, d’élans interrompus, de reprises maladroites, de peurs anciennes, de désirs qui changent de visage en cours de route. Il serait étrange que tout cela ne tremble jamais.

Alors non, tout ce qui tremble ne veut pas tomber.

Certaines choses tremblent parce qu’elles sont encore sensibles, parce qu’elles sont encore vivantes, et qu’elles sont en train d’apprendre, dans l’ombre, une nouvelle manière de se tenir droite.

À très bientôt, 

Votre Sam 🖋️

Photo de Suzanne D. Williams sur Unsplash