« Tenir le coup » n’a pas toujours l’air héroïque
On a une image assez mensongère de la force.
On l’imagine spectaculaire. Droite. Impressionnante. On la voit comme quelque chose qui se remarque. Quelque chose qui a de l’allure. Une personne forte, dans l’imaginaire collectif, c’est presque toujours quelqu’un qui garde la tête haute, qui avance sans trop trembler, qui encaisse avec panache, qui se relève vite et proprement, si possible avec une phrase mémorable au passage. C’est très « visuel »
Dans la vraie vie, franchement, c’est beaucoup moins cinématographique. Tenir le coup n’a pas toujours l’air héroïque. Parfois, ça a même l’air assez banal. Parfois, tenir, c’est répondre à un message qu’on aurait eu envie de laisser mourir dans un coin. C’est faire ce qu’on avait à faire sans enthousiasme particulier. C’est continuer à avancer dans une journée un peu grise, sans grand élan, sans grande foi, sans grande poésie non plus. C’est cuisiner, ranger, travailler, écrire un peu, annuler moins que la veille. C’est juste ne pas lâcher complètement la corde.
Et pourtant, ça compte.
Je crois qu’on méprise beaucoup trop ces formes ordinaires de résistance. Parce qu’elles ne sont pas brillantes. Elles ne font pas de bruit. Elles n’ont rien de glorieux. Elles ne racontent pas une grande victoire. Elles ressemblent à du quotidien. À du maintien. À de la petite endurance sans médaille. Et du coup, on les regarde de haut, comme si elles valaient moins.
Alors qu’en réalité, c’est souvent là que se joue l’essentiel.
Il y a des périodes où l’on ne triomphe de rien. On ne “surmonte” pas au sens noble du terme. On ne se réinvente pas. On ne rayonne pas particulièrement. On fait juste ce qu’on peut pour rester un peu présente à sa propre vie. Et ce n’est déjà pas rien. Je pense même qu’il faut une vraie force pour continuer sans exaltation.
Continuer quand on est portée, inspirée, sûre de soi, c’est agréable. Continuer quand on doute, quand on est fatiguée, quand tout paraît plus lourd, c’est une autre affaire. C’est épuisant. Il n’y a pas de musique derrière. Pas de lumière flatteuse. Personne ne voit vraiment ce que cela coûte. De l’extérieur, ça ressemble juste à une journée normale. Mais à l’intérieur, parfois, c’est une journée qu’on a portée à bout de bras. Et ça, on ne le dit pas assez.
On parle beaucoup du courage dans ses formes extrêmes. Les grandes épreuves. Très bien. Mais il existe aussi un courage plus modeste, plus discret, presque ingrat : celui des jours sans éclat. Celui des jours où l’on continue sans être sûre d’en avoir envie. Celui des jours où l’on n’est ni au fond du gouffre, ni dans un grand élan de renaissance, juste quelque part au milieu, dans une zone tiède, un peu lourde, où tout demande plus d’effort qu’il ne devrait.
Ces jours-là aussi demandent du courage. Et peut-être même une certaine forme de loyauté envers soi. Parce que tenir, au fond, ce n’est pas toujours être forte au sens impressionnant du terme. C’est parfois juste rester là. Ne pas se déserter complètement. Garder un fil. Préserver deux ou trois gestes, deux ou trois habitudes, deux ou trois obligations simples qui évitent à la journée de partir entièrement à la dérive.
Ça peut avoir l’air très peu. Mais le très peu, accumulé, fait parfois une survie entière. Je crois qu’il y a quelque chose de profondément injuste dans la manière dont on valorise uniquement les moments visibles de la force. Comme si seules comptaient les grandes scènes. Alors qu’une grande partie de la vie se joue dans les interstices. Dans des formes de ténacité si ordinaires qu’on oublie de les nommer.
Se lever quand on aurait préféré disparaître sous la couette. Répondre au réel alors qu’on aurait aimé le mettre sur pause. Faire ce qu’il y a à faire avec une énergie moyenne, un moral moyen, un enthousiasme franchement discutable. Continuer malgré tout.
Ce n’est peut-être pas héroïque, justement. Mais c’est réel, et c’est déjà immense.
Je crois aussi qu’il y a une forme de paix à trouver dans cette idée.
Ne pas attendre de soi une version spectaculaire de la résistance. Ne pas croire qu’on doit affronter chaque période difficile avec noblesse, grandeur et musique symphonique. Accepter que parfois, la seule victoire disponible, c’est de tenir la journée. Puis la suivante. Puis celle d’après. Que la vie de tous les jours est rarement celle qui figure dans les romans. Ce n’est pas très photogénique. Tant pis.
À vrai dire, je me méfie un peu de tout ce qui transforme la force en performance. Comme si bien traverser une période difficile voulait dire la traverser de manière admirable. Comme s’il fallait que cela produise de belles phrases, une posture inspirante, ou au moins un contenu réutilisable plus tard. Non. Parfois, traverser quelque chose, c’est juste le traverser. Pas élégamment. Pas brillamment. Mais pour de vrai. Et c’est sans doute plus honnête.
Tenir n’a pas toujours l’air héroïque parce que la vie, elle non plus, n’a pas toujours l’air d’un récit bien cadré. Il y a des jours sans panache. Des jours mous. Des jours fragiles. Des jours où l’on avance de travers. Des jours où l’on ne sait même pas si l’on est courageuse ou simplement trop habituée à continuer. Mais au fond, la distinction compte peu. Ce qui compte, c’est qu’on continue. Pas même de manière très convaincante, parfois.
Mais on continue.
Et il me semble qu’il y a là une vérité qu’on oublie souvent : la force n’est pas toujours dans le geste éclatant. Elle est parfois dans l’obstination basse. Dans la répétition. Dans la persistance presque muette. Dans cette manière qu’a un être humain de poursuivre malgré son manque d’élan, malgré ses doutes, malgré cette petite usure intérieure que personne ne remarque vraiment.
Au fond, tenir n’est pas toujours une affaire de grandeur. C’est souvent une affaire de fidélité. À une tâche, à une promesse, à quelques gestes simples, ou à soi, même en version fatiguée.
Et je trouve ça beaucoup plus touchant que toutes les images trop « propres » du courage parce que c’est là que se cache la vraie vie. Pas dans les grands tableaux.
Dans ces formes modestes d’endurance qui n’impressionnent pas grand monde, mais qui, silencieusement, permettent de continuer à habiter le monde un jour de plus. Tenir n’a pas toujours l’air héroïque. Parfois, ça a juste l’air d’une journée quelconque.
Et pourtant, pour celle ou celui qui la traverse, c’est peut-être déjà une petite victoire sans témoin.
À très bientôt,
Votre Sam 🖋️
Photo de Brigitte Elsner sur Unsplash