Je refuse de traiter mon âme comme un short.

Je n’aime pas être pressée d’aller bien. Déjà parce que c’est pénible. Mais surtout parce que, au fond, ça n’a aucun sens.

Il y a dans notre époque une obsession assez étrange : celle de la réparation rapide. Il faut comprendre vite, guérir vite, rebondir vite, retrouver de l’élan vite. Comme si tout ce qui relève de l’âme devait se traiter avec l’efficacité d’un service après-vente. Problème détecté, solution appliquée, merci, au revoir, prochaine personne.

Sauf que ça ne marche pas comme ça. Ou plutôt : ça peut donner l’illusion de marcher, pendant un temps. On peut se remettre en mouvement. Trop tôt. On peut se raconter qu’on a “dépassé” quelque chose. On peut recouvrir un malaise d’activité, de discipline, de positivité, de bonne volonté, de phrases bien tournées. On peut avoir l’air d’aller mieux avant d’aller mieux vraiment.

Mais ce n’est pas la même chose.

Et je crois que c’est aussi pour ça que l’idée d’être pressée d’aller bien m’agace autant. Parce qu’elle va exactement à l’encontre de ce que m’a appris la thérapie.

Je suis une grande fan de thérapie. Cliente fidèle, presque abonnnée longue durée à ce stade. Cela fait une décennie que j’y vais, et franchement, s’il y a bien une chose que cela m’a apprise, c’est qu’on ne force pas un mouvement intérieur sans en payer le prix plus tard. Que TOUT dans ce que l’on vit a un impact, tôt, ou tard.

On ne guérit pas à coups d’impatience. On ne fait pas fleurir quelque chose en tirant dessus. On ne demande pas à une douleur de produire immédiatement du sens, de la sagesse et une version plus performante de soi-même sous prétexte qu’on aimerait bien passer à autre chose.

La thérapie, en tout cas telle que je l’ai vécue, telle que je la vis encore, ne consiste pas à devenir rapidement fonctionnelle et présentable. Elle ne consiste pas à apprendre à avoir l’air d’aller bien plus vite. Elle consiste plutôt à cesser de se mentir élégamment. À arrêter de vouloir sauter des étapes. À regarder ce qui est là, même quand c’est flou, lent, ingrat, répétitif, ou franchement peu photogénique. à accepter qui l’on est, et à vivre avec. Composer avec ce que l’on a, même quand ce n’est pas l’image qu’on aimerait avoir.

Et ce n’est pas toujours confortable.

Parce qu’au fond, se forcer à aller bien, c’est encore une manière de ne pas écouter ce qui demande à être entendu. C’est remettre du contrôle là où il faudrait peut-être un peu de place. C’est plaquer une exigence de résultat sur quelque chose qui relève d’un processus. C’est vouloir une sortie rapide alors que l’intérieur, lui, est encore en train de parler à voix basse.

Je trouve ça presque ironique : beaucoup de gens adorent l’idée de la thérapie, mais supportent très mal ses conséquences réelles, ni ses exigences.

Parce que les conséquences réelles, ce n’est pas devenir instantanément sereine, alignée, lumineuse et capable de faire des réels inspirants en buvant un café sur un plaid beige. Les conséquences réelles, c’est souvent devenir moins capable de se violenter soi-même au nom de l’efficacité. C’est commencer à remarquer quand on se pousse trop fort. Quand on veut aller plus vite que soi. Quand on essaye de fabriquer du “mieux” au lieu de laisser émerger quelque chose de plus vrai. Et forcément, ça change la manière de traverser les périodes plus floues.

Quand on a passé du temps en thérapie, enfin en tout cas quand on l’a vraiment laissée travailler, on apprend que tout ne se résout pas en ligne droite. Qu’il y a des retours, des lenteurs, des résistances, des moments où l’on comprend sans encore pouvoir transformer, des moments où l’on sent avant de savoir nommer. Et surtout, on apprend qu’accélérer artificiellement n’est pas forcément avancer. Parfois, c’est juste se couper de soi avec un peu plus de sophistication. Et ça a toujours, toujours, un coût.

Je crois que c’est ça qui me dérange le plus dans cette petite pression sociale à “aller mieux” rapidement. Elle a souvent l’air bienveillante, mais elle repose sur une idée assez brutale : que le but serait de redevenir vite acceptable. Vite lisible. Vite efficace. Vite rassurante. Comme si le malaise devait être réduit, non pas parce qu’on en a pris soin, mais parce qu’il dérange trop longtemps.

Or une vraie thérapie ne m’a jamais appris ça. Elle ne m’a jamais appris à me dépêcher. Elle m’a appris à observer. À tolérer les zones lentes. À ne pas exiger de moi une clarté immédiate. À comprendre qu’une émotion n’est pas un retard administratif qu’il faudrait résorber avant la fin du trimestre. À accepter qu’il existe des périodes où le travail intérieur ne produit rien de visible, et que cela ne veut pas dire qu’il ne se passe rien. Au contraire, même.

Les choses les plus importantes se jouent souvent loin du spectaculaire. Dans la répétition. Dans les prises de conscience qui reviennent dix fois sous dix formes différentes. Dans le moment où l’on cesse, enfin, de se punir pour ne pas guérir assez vite. Dans cette manière plus douce, plus honnête, de se demander non pas “comment aller bien tout de suite ?”, mais “qu’est-ce qui, ici, demande réellement à être traversé ?”

Ce n’est pas la même question. Et ça change tout.

Parce que se forcer à aller bien, c’est souvent rester dans une logique de performance. Même déguisée en sagesse. Même parfumée à la résilience. On reste dans le faire, dans le produire, dans l’objectif. Alors que la thérapie, la vraie, vient parfois casser cette logique-là. Elle rappelle qu’on n’est pas une machine à réparer. Qu’on n’a pas à rentabiliser sa douleur. Qu’on n’est pas obligée de transformer chaque difficulté en victoire propre et rapide.

Parfois, il faut juste du temps. Du vrai temps. Pas rentable. Qui n’impressionne personne. Du temps où l’on a l’air d’aller pareil alors qu’en dessous, quelque chose se dénoue lentement.

Je crois que c’est pour ça que je me méfie de plus en plus des injonctions à aller bien vite. Elles sonnent moderne, dynamique, motivante. Mais elles contredisent souvent ce qu’il y a de plus sérieux dans un vrai travail sur soi : la patience, l’écoute, la répétition, l’acceptation du rythme réel. Aller mieux, quand c’est vrai, ne ressemble pas toujours à une grande percée. Parfois, cela ressemble juste au fait de moins se forcer, de moins se brutaliser. Ma propre guérison ne sera jamais plus un exercice de productivité.

Et franchement, je trouve ça beaucoup plus sain. Je n’aime pas être pressée d’aller bien, parce que je ne crois plus à cette logique-là. J’ai appris « first hand » qu’à long terme, cela ne fonctionne pas mieux qu’un cataplasme sur une jambe de bois.

Je crois au temps. Je crois aux détours. Je crois aux retours en arrière qui n’en sont pas toujours. Je crois à la parole qui travaille lentement. Je crois au fait qu’on ne tire rien de bon d’une injonction intérieure permanente, même quand elle se déguise en volonté de s’en sortir.

La thérapie ne m’a pas appris à aller mieux vite. Elle m’a appris à arrêter de me traiter comme un projet à terminer. Et, très honnêtement, c’est peut-être l’une des choses les plus précieuses que j’y ai trouvées.

À défaut de paix avec mon calendrier, je commence à trouver la paix avec moi-même.

À très bientôt, 

Votre Sam 🖋️

Photo de Leuchtturm Entertainment sur Unsplash