Nous sommes devenus incapables de nous ennuyer

Il fut un temps où l’ennui faisait partie de la vie. Pas comme un dysfonctionnement à corriger immédiatement. Pas comme une anomalie insupportable. L’ennui existait simplement, avec ses longues heures floues, ses silences un peu poussiéreux, ses après-midis étirés où rien ne semblait vouloir arriver.

Et je crois qu’on oublie à quel point ces moments étaient importants. Aujourd’hui, le moindre vide nous terrifie. Nous attendons un bus ? Téléphone. Deux minutes dans une file d’attente ? Téléphone. Un repas seul ? Vidéo ou livre. Une promenade ? Podcast. Le silence ? Musique. La fatigue ? Scrolling.

Nous avons transformé chaque interstice de nos vies en surface à rempli. Comme si rester seule avec nos pensées devenait progressivement intolérable.

Le problème, ce n’est pas seulement la distraction permanente. Le problème, c’est ce qu’elle nous vole. Parce que l’ennui avait (et a encore) une fonction.

C’était un espace mental étrange où quelque chose finissait par remonter. Une idée. Une peur. Une envie. Une question importante. L’imagination avait besoin de ce vide pour respirer. Quand on s’ennuie vraiment, l’esprit commence à dériver. Et cette dérive est précieuse.

C’est souvent dans ces moments-là que naissent les vraies réflexions. Pas au milieu d’un flux de notifications et de contenus compressés jusqu’à l’asphyxie. Mais dans ces instants un peu inconfortables où l’on regarde le plafond, la pluie derrière une vitre, les gens passer dans une rue… et où notre cerveau cesse enfin d’être bombardé.

Je le remarque particulièrement avec l’écriture. Certaines idées ne viennent jamais quand je les force.

Elles apparaissent en marchant. Sous la douche. En regardant distraitement un paysage depuis une fenêtre. Dans ces moments suspendus où l’esprit recommence à faire des liens invisibles.

Mais nous vivons dans une époque qui considère immédiatement le vide comme une perte de temps : il faut produire. Optimiser. Consommer. Rentabiliser même nos loisirs. Même notre repos doit devenir “utile”. On ne regarde plus un film : on “rattrape une œuvre”. On ne lit plus lentement : on vise un objectif annuel. Même le calme finit transformé en performance. Et au milieu de tout ça, quelque chose s’assèche. Notre capacité à habiter pleinement un instant sans stimulation permanente.

Je crois aussi que beaucoup de gens ont peur de l’ennui parce que l’ennui finit par ouvrir une porte vers eux-mêmes. Quand le bruit s’arrête, certaines questions deviennent difficiles à éviter.

Suis-je heureuse ? Pourquoi suis-je aussi fatiguée ? Est-ce que cette vie me ressemble encore ? Qu’est-ce que je cherche réellement ?

Alors on relance une vidéo. On ouvre une application. On répond à un message. On remplit encore un peu l’espace. Pas toujours par superficialité, mais parfois simplement parce que le silence demande du courage. Et pourtant… certains des moments les plus importants de nos vies naissent précisément là.

Dans une chambre calme, dans un trajet sans musique, dans une nuit d’insomnie, dans une marche solitaire. L’ennui n’est pas toujours un vide. Parfois, c’est simplement une salle d’attente pour la pensée.

Et je me demande si nous ne sommes pas en train de perdre quelque chose de profondément humain à force de vouloir ne plus jamais nous retrouver seuls avec nous-mêmes. Parce qu’au fond, une vie entièrement remplie de bruit peut finir par devenir une vie où plus rien ne résonne vraiment.

À très bientôt, 

Votre Sam 🖋️

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